La croix des Templiers est l’un des symboles médiévaux les plus reproduits sur Internet, dans des boutiques ésotériques et sur des objets décoratifs. La signification de la croix des Templiers fait pourtant l’objet de confusions tenaces, alimentées par une méconnaissance de la documentation historique et par des récupérations contemporaines très éloignées de l’ordre du Temple.
Croix pattée et croix de Malte : un tableau des confusions les plus répandues
Plusieurs formes de croix circulent sous l’étiquette « croix des Templiers » sans que les différences soient expliquées. Le tableau ci-dessous confronte les symboles les plus souvent confondus.
| Symbole | Forme | Usage historique attesté | Confusion fréquente |
|---|---|---|---|
| Croix pattée rouge | Branches s’élargissant vers l’extérieur, bords droits | Autorisée pour les Templiers par le pape Eugène III en 1147 | Présentée comme un modèle unique et figé, alors que sa forme variait selon les commanderies |
| Croix de Malte | Huit pointes, branches échancrées en V | Associée à l’ordre de Saint-Jean de Jérusalem (Hospitaliers) | Régulièrement vendue comme « croix templière » dans le commerce en ligne |
| Croix pattée noire bordée | Croix pattée avec contour noir épais | Aucun équivalent documenté au Moyen Âge | Création graphique moderne utilisée par des mouvements identitaires et des boutiques ésotériques |
| Croix latine rouge simple | Croix à branches fines, bras inférieur allongé | Portée par les croisés de manière générale dès la première croisade | Attribuée spécifiquement aux Templiers alors qu’elle était commune à tous les croisés |
Ce qui ressort de cette comparaison, c’est que la plupart des représentations vendues aujourd’hui n’ont pas d’équivalent exact dans la documentation médiévale. Un article de Mag Paris rappelle que la croix rouge autorisée en 1147 ne comportait pas de spécification de forme précise : les sceaux, fresques et manuscrits montrent des variations d’un atelier à l’autre.

Signification de la croix des Templiers : ce que les sources médiévales disent vraiment
L’autorisation donnée par Eugène III portait sur le port d’une croix rouge sur le manteau blanc des chevaliers. Cette croix marquait l’engagement à défendre les pèlerins en Terre sainte et la disposition au martyre. La couleur rouge renvoyait au sang versé pour la foi chrétienne.
Aucun texte médiéval connu ne codifie la forme exacte de cette croix. La règle de l’ordre du Temple décrit des obligations vestimentaires, mais pas un gabarit géométrique. La croix pattée que l’on associe aujourd’hui systématiquement aux Templiers est une reconstruction iconographique qui s’est imposée progressivement dans l’imaginaire collectif.
La marque de Caïn : une interprétation sans fondement documentaire
Certains sites attribuent l’origine de la croix templière à la « marque de Caïn » biblique. Cette lecture n’a aucun appui dans les textes de l’ordre ni dans les bulles papales. Elle relève d’une surinterprétation ésotérique apparue bien après la dissolution de l’ordre en 1312.
L’absence de source médiévale rend cette théorie invérifiable, ce qui ne l’empêche pas de se diffuser largement sur des blogs et des forums consacrés au symbolisme templier.
Récupérations contemporaines de la croix templière : entre ésotérisme et extrême droite
La croix des Templiers connaît depuis plusieurs décennies des usages qui n’ont plus rien à voir avec l’ordre médiéval. Ces récupérations se répartissent en trois catégories distinctes :
- Les mouvements néo-templiers et les associations pseudo-chevaleresques, qui revendiquent une filiation directe avec l’ordre du Temple alors que celui-ci a été dissous au XIVe siècle et qu’aucune continuité organisationnelle n’est documentée
- Les boutiques en ligne (bijoux, vêtements, décoration) qui commercialisent des croix pattées stylisées sous l’appellation « croix des Templiers », souvent dans des versions graphiques créées de toute pièce au XXIe siècle
- Les mouvements d’extrême droite nationaliste et néonazis qui utilisent la croix templière et la devise « Deus Vult » comme marqueurs identitaires, un phénomène documenté par la presse lors de plusieurs incidents récents
Un cas récent illustre la portée de cette récupération. Lors d’une manifestation à Bruxelles, un policier a été filmé avec un spray lacrymogène marqué d’une croix des Templiers et de l’inscription « Deus Vult ». L’affaire a provoqué un débat public sur la signification de ce symbole dans un contexte policier.
Pourquoi « Deus Vult » pose problème aujourd’hui
La formule « Deus Vult » (« Dieu le veut »), cri de ralliement de la première croisade, a été massivement reprise par des communautés en ligne liées à l’extrême droite. Son association à la croix templière dans l’espace public signale une adhésion idéologique, pas un intérêt pour l’histoire médiévale.
Un article de 20 Minutes consacré aux symboles identitaires sur les plages françaises classe la croix templière parmi les marqueurs utilisés par les mouvements néonazis et identitaires, aux côtés de la croix celtique et d’autres symboles détournés de leur contexte historique d’origine.

Croix templière et franc-maçonnerie : une filiation inventée au XVIIIe siècle
L’idée d’un lien entre les Templiers et la franc-maçonnerie est une autre erreur tenace. Elle remonte au XVIIIe siècle, quand certaines loges maçonniques ont intégré des grades « templiers » dans leurs rituels. Aucun document historique ne relie l’ordre du Temple aux premières loges maçonniques.
Cette construction narrative a néanmoins eu des conséquences durables. Elle alimente des théories complotistes qui voient dans les Templiers une société secrète ayant survécu à sa dissolution officielle. Un article d’Actumag consacré au sujet parle de « récupération » plutôt que de « continuité », ce qui correspond au consensus des historiens médiévistes.
Le résultat : la croix templière se retrouve instrumentalisée simultanément par des courants ésotériques, des mouvements politiques et des circuits commerciaux, chacun projetant sur le symbole une signification qui lui est propre et qui n’a pas de rapport avec la réalité documentée de l’ordre du Temple au XIIe siècle.
Le symbole que la plupart des gens identifient comme « la croix des Templiers » est donc une image reconstruite, à la fois dans sa forme graphique et dans sa signification. La seule certitude historique reste l’autorisation papale de 1147 portant sur une croix rouge, sans modèle géométrique imposé. Tout le reste relève d’interprétations postérieures, parfois savantes, souvent fantaisistes.

